« Et Wolf fils de Hersh devint Willy » Israël Joshua SINGER

par Lucile Simon

Israël Joshua Singer était le frère aîné de Isaac Bahevis Singer.
Il fut aussi son mentor littéraire, celui qui l’encouragea à abandonner le rabbinat pour se consacrer à l’écriture.
Dans ce court roman qui met en évidence le talent de narration et de création de « l’autre Singer », Wolf Roubine, fils d’un juif hassidique ashkénaze on-ne-peut-plus-strict en matière de casherout, quitte sa famille et son Europe natale pour vivre en profane dans une ferme américaine en compagnie des animaux et d’une jeune protestante nommée Esther. Il devient, malgré lui, « Willy Robin » (Wolf Roubine américanisé).
Alors que la situation se corse pour sa famille restée au shtetl, Wolf-Willy, rongé par la culpabilité d’avoir abandonné les siens, organise leur émigration.

Un très beau roman et un grand auteur ressuscités grâce au travail d’Anne-Sophie Dreyfus, Gilles Rozier (fondateurs des éditions de l’Antilope) et Monique Charbonnel-Grinhaus (traductrice).

Israël Joshua Singer, Et Wolf fils de Hersh devint Willy, éd. L’Antilope, 2016
17 €

Pour voir la chronique, sur Akadem, d’Ariane Singer:
http://www.akadem.org/magazine/2016-2011/et-wolf-fils-de-hersh-devint-willy-ed-de-l-antilope-18-10-2016-84444_4688.php
Le lien vers la conférence de M. Charbonnel et Y. Niborski:
http://www.akadem.org/sommaire/themes/culture/culture-yiddish/la-litterature/et-wolf-fils-de-hersh-devint-willy-d-israel-joshua-singer-18-10-2016-84443_446.php

 

Les aventures de Lucky Luke « La Terre promise » לאקי לוק

Un regard juif sur un de nos héros préférés.

par Bébert le Livreur

 

וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-אַבְרָם, לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ, אֶל-הָאָרֶץ, אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ

Vayomère HaChem el Avram lèkh lékha méaretsékha oumimoladetera oumibeït avikha el haaretz achère areékha

L’Éternel avait dit à Abram: « Éloigne-toi de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, et va au pays que je t’indiquerai. »  (Genèse, chap. 12, v.1)

« Va vers toi-même » ou « va pour toi  » ?

: להנאתך ולטובתך, ושם אעשך לגוי גדול, וכאן אי אתה זוכה לבנים. ועוד שאודיע טבעך בעולם: לך לך

Commentaire de Rachi : « Va pour toi »

« Pour ton bonheur et pour ton bien. C’est là-bas que je te ferai devenir une grande nation. Ici tu n’auras pas la faveur d’avoir des enfants (Talmoud Bavli, Roch HaChana 16b). Et de plus, je ferai connaître ta nature à travers le monde (Midrach Tan‘houma Lèkh lékha 3) »

Que dire du nouvel album de Lucky Luke ? Sans hésiter, achetez-le : lisez-le, offrez-le.

En associant des dialogues ciselés qui respectent le talent et la verve de Goscinny et un dessin fidèle à celui de Morris, Jul (de son vrai nom Julien Berjeaut, dessinateur humoristique, et accessoirement agrégé d’histoire/Normale Sup’ ENS-LSH, sans les lunettes) et Achdé (Hervé Darmenton à l’état-civil, qui dessine Lucky Luke depuis le décès de Morris) nous régalent : chacun(e) y trouvera son plaisir, pour peu qu’il/elle le lise d’un regard gourmand.

De nombreux dessins et dialogues savoureux (même sur le gefilte fisch, si, si, c’est possible !), des clins d’œil plus ou moins visibles/lisibles illustrent ces planches (qui, en dehors de ceux qui ont été bercés de culture ashkénaze polonaise, sourira en lisant le nom de la ville de Chelm [4ème case, page 13], ville dont tous les habitants se croient des sages et sont des simples d’esprit, ou peut-être est-ce l’inverse ?).

Et c’est bien là où nous retrouvons le caractère universel de ce héros et de ses complices de cases (les Dalton ? ses complices ? ils n’y sont que cités…) : chaque culture, chaque folklore a ses fous du village ou plutôt ses villages de fous, et tous les personnages, y compris Ned et…Goliath, les deux méchants de cette histoire, sont universels, et la générosité  – voire la naïveté de Lucky Luke – sa curiosité, son ouverture d’esprit se retrouvent chez Harry Potter, Tintin, Astérix, Superman ou Charlie Brown.

La rencontre page 40 – sur 48 pages – entre la famille Stern (1) et la tribu des Blackfoot (ce n’est pas Jul qui va nous raconter des histoires sur la tribu amérindienne des Pieds Noirs ou Niitsítapi, « le peuple originel » : bien au contraire il nous enseigne, à travers ce clin d’œil historiquement exact,  l’histoire dans sa singularité multiple) relève, au-delà de l’unité du peuple juif, de l’unité de l’espèce humaine : chaque rencontre peut ressembler à celle de Jacob/Yaakov et Esaü/Esav (2), les différences étant là pour nous enrichir et non pour nous diviser.

Tous les personnages qui figurent aux côtés de Lucky Luke, sympathiques ou méchants, avec leurs traits amicaux ou détestables, quelles que soient leurs origines, leurs cultures, leurs situations sociales, participent à l’aventure d’une grande nation, illustrée ici par les États-Unis d’Amérique, mais qu’une lecture ouverte assimile facilement à notre pays, si déchiré, qui doute et craint pour son avenir, à l’image de ce tableau du peintre américain Grant Wood, « American Gothic », repris avec humour page 10, dans la première case.

Et si cette nouvelle aventure du cowboy racontait plus simplement une histoire de migrants ?

Lucky Luke, une fois de plus nous fait traverser le Grand Ouest, et nous interroge sur le voyage : « Nous sommes des spécialistes de l’inconfort du voyage » dit dans la dernière case de la page 11 Moïshé Stern, qui ignore que pour notre héros, dormir à la belle étoile est souvent la règle. Le voyage est le thème récurrent de l’œuvre de Morris et Goscinny, que ce soit quand les Dalton s’évadent ou quand il accompagne le Grand Duc ou le Pied-tendre. Pour ceux qui refusent Airbnb © ou Calais, l’espace est immense et la réflexion ardue. Va-t-on pour soi ou vers soi ? Notre garçon vacher,  le bien nommé Lucky Luke, qui rencontre son double Jack la Poisse, de son vrai nom Jacob Stern, le « schlimazel » – le malchanceux de la tradition folklorique yiddish -, nous incite à penser  que même quand nous voyageons seuls, notre double nous accompagne.Il ne peut y avoir de Lucky Luke, de chance, sans Jackie la Poisse, son contraire. Babord et tribord entre lesquels nous naviguons, nous voyageons.

Clins d’œil : ils sont nombreux et Achdé ne se prive pas de les illustrer dans une rare complicité avec son acolyte. Très nombreux, faisant référence, pour les parents qui le liront, à de nombreuses scènes déjà vues au cinéma ou lues par ailleurs mais sans copier-coller, bien à propos et avec une érudition certaine qui n’est pas wikipédiesque mais documentée.

Pour celles et ceux qui veulent lire le début du psaume 145 (Achré ) en v.o., vous pourrez le lire page 16 avec Moïshé et Yankel qui font Min’ha … Jul et Achdé, vont même jusqu’à ne pas mettre de tefilin à Moïshé et Yankel pour la prière du matin…Chabbat oblige ! Et phylactères bien posées…

Une critique néanmoins : où donc Jul a-t-il trouvé qu’il n’y avait que 20 livres du Talmud (peut-être notre famille Stern n’a-t-elle pu emporter avec elle toute la compilation des traités ?) ? Cela pourrait égarer nos lecteurs !

Pas besoin d’être juif pour aimer cette bande dessinée, ni d’être ashkénaze pour en rire (mais vous pouvez l’étudier à plusieurs, comme à la yeshiva…).

Allez Luke, bien que tu aies forci à cause de la carpe, tu as le temps de maigrir jusqu’à tes prochaines aventures que nous attendons avec impatience.

 

La saison 2 des Shtisel, la série culte israélienne sort en DVD!

par Laurence Goldmann

 

Les aficionados de la première saison des aventures de la famille Shtisel l’attendaient avec impatience. La seconde saison vient, enfin, de sortir en coffret DVD. Elle est également disponible sur plusieurs plateformes de streaming. Alors, pour ceux qui ne la connaitraient pas encore, de quoi est-il question dans cette série ?

Les amateurs d’enquêtes policières ou de complots terroristes en seront pour leurs frais, car les scénaristes israéliens, dont on ne compte plus les succès à l’international, nous proposent, cette fois-ci, de suivre les tribulations, et elles sont nombreuses, d’une famille juive ultra-orthodoxe de Jérusalem.

La série nous plonge donc au coeur du quotidien de cette famille Sthisel, un quotidien fait de rebondissements inattendus et souvent cocasses. L’humour, juif bien sûr, les dialogues incisifs et savoureux – en hébreu et en yiddish ! – rythment les épisodes : histoires d’amour, d’argent, d’ambitions contrariées, de relations parents-enfants compliquées, la saison 2 tient largement ses promesses. Les personnages sont hauts en couleur : le père, veuf et amateur de bons petits plats, tente toujours de se retrouver une compagne, le fils Akiva hésite entre sa carrière de peintre et une énième histoire d’amour, et quant à la grand-mère, elle nous régale encore de ses remarques et traits d’esprit décapants !

La série a été couronnée à dix reprises par l’Académie israélienne qui récompense les meilleures productions télévisées. Le spectateur français, religieux ou non, y trouvera son compte. A voir et à revoir sans modération !

Une révolution en route : Le moteur à combustion !

par Paule-Henriette Lévy

 

Non, ce n’est pas une plaisanterie ! Rien de plus sérieux et c’est une firme israélienne, Aquarius Engines, qui est à l’origine de cette petite révolution.

De quoi s’agit-il ?  D’un moteur ultra-performant capable de réduire de façon drastique  la consommation de carburant. A l’heure des recherches effrénées autour des technologies vertes, cette annonce a fait son petit effet !

Aquarius Engines assure que son moteur ne coûtera pas plus de 100 dollars et permettra de parcourir 1.600 kilomètres avec un plein, soit deux fois plus qu’avec les moteurs actuels. Impossible, affirment les plus récalcitrants…Possible rétorquent les Israéliens  qui expliquent que leur moteur, composé de moins de vingt pièces, remplace les multiples pistons à poussée verticale par un piston unique se déplaçant latéralement. « On n’obtiendra probablement jamais une efficacité plus grande », affirme le co-fondateur d’Aquarius, Gal Fridman, dans les bureaux de l’entreprise située près de Tel-Aviv. « Ce moteur a les plus faibles émissions de CO2 et le meilleur rapport puissance-poids », conclut-il.

Les constructeurs français sont évidemment très intéressés par une telle performance. Ainsi Peugeot dit-il avoir des « discussions » avec Aquarius sans pour l’instant d’engagement ferme. Le véritable défi de la firme israélienne est de contrecarrer la popularité croissante des voitures électriques.

Gal Fridman voit un effet de mode dans les voitures électriques, chères et à l’autonomie restreinte. Les gouvernements ont beaucoup promu la voiture électrique, « et pourtant, 15 ans après, le segment n’est pas vraiment porteur », ajoute-t-il.  L’entreprise israélienne recherche aujourd’hui son troisième cycle de financement et vise les 40 à 50 millions de dollars.

Exposition – « L’esprit du Bahaus » aux Arts Décoratifs

par Laurence Goldmann

 

Tous ceux qui, au moins une fois dans leur vie, auront visité Tel Aviv, n’auront pas manqué de remarquer l’un des quelques 400 immeubles à l’architecture quelque peu insolite sous le soleil du Proche-Orient, des constructions blanches aux lignes épurées, aux balcons ouverts et aux cages d’escalier vitrées. Certains ont été rénovés, d’autres attendent toujours de l’être. Ces bâtiments, construits dans les années 30 par des étudiants juifs allemands fuyant le nazisme, sont de style Bauhaus.

C’est à cette école de création, originale et libre, née à Weimar sur les décombres de la Première Guerre mondiale, que le Musée des Arts décoratifs de paris, consacre, cette saison, une rétrospective. C’est la première fois,  depuis 1969, qu’une exposition sur le sujet est présentée dans la capitale. Fondé par l’architecte Walter Gropius, le Bauhaus est une école d’enseignement artistique d’avant-garde, qui s’intéressa à l’architecture en usant de matériaux très novateurs, faisant la synthèse entre les arts plastiques, l’artisanat et l’industrie. « Architectes, sculpteurs, peintres, tous nous devons retourner à l’artisanat, écrivait ainsi Gropius dans son manifeste. Quelques 900 œuvres sont exposées dans les galeries des Arts Déco : objets, mobilier, dessins, maquettes… autant de travaux qui attestent de ce désir d’expérimenter sans cesse des champs nouveaux. Le Bauhaus, dissout par les nazis en 1933, dès l’accession d’Hitler au pouvoir, aura, par la suite, une influence très forte sur l’art architectural et le design de la seconde moitié du XXème siècle, les faisant entrer, de plain pied, dans la modernité.

 

L’esprit du Bauhaus, du 19 octobre 2016 au 26 février 2017 au Musée des Arts décoratifs, Paris

« La science au service de l’Histoire »

par Paule-Henriette Lévy

 

Où s’arrêtera la technique ?  En 1970, des archéologues découvrent, en Israël, un manuscrit fait de peau d’animal du Lévitique, le troisième des cinq livres de Moïse, la Torah, dont il contient les deux premiers chapitres. Ce document exceptionnel, vieux d’au moins quinze siècles est sans doute le plus ancien jamais trouvé à ce jour. Mais que faire pour percer son mystère ? L’objet est si ancien qu’il est totalement impossible de le dérouler sous peine de le voir s’effriter. C’est là que la science intervient. Des chercheurs sont parvenus à produire virtuellement une image du parchemin entièrement déroulé, montrant un texte de 35 lignes dans chaque colonne, dont 18 étaient préservées et 17 ont été reconstituées. Ces images incroyables ont été publiées dans la revue scientifique américaine Science Advances. « Nous avons été frappés par le fait que certains passages sont identiques dans le moindre détail calligraphique et l’organisation des sections au texte Massorétique, qui fait autorité au sein du judaïsme » a expliqué, lors d’une conférence de presse téléphonique, Michael Segal, directeur de la faculté de Philosophie et de Religion à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Afin de rendre cette lecture possible, les chercheurs ont utilisé une tomographie numérique avancée, un scanner en 3D, qui a pu détecter les traces de métal contenu dans l’encre et la texture du document

Les chercheurs espèrent pouvoir déchiffrer le reste des manuscrits découverts entre 1947 et 1956 près de Qumran.

« Ces travaux ouvrent une nouvelle fenêtre nous permettant de remonter dans le temps en lisant des documents dont on pensait qu’ils étaient perdus vu leur mauvais état de conservation » a commenté Brent Seales, professeur de sciences informatiques à l’université du Kentucky, un des principaux auteurs de ces travaux.

Exposition « Partition du silence » à la galerie Anne-Sarah Bénichou

par Laurence Goldmann

 

La jeune galeriste n’a pas froid aux yeux : pour sa première exposition collective elle a choisi d’interroger les rapports entre l’art contemporain et la notion de son.

13 œuvres visuelles, auditives, ou en relief, trouvent leur place sur les murs et donnent forme et consistance au son.

Neuf artistes au total ont répondu à l’invitation d’Anne-Sarah Bénichou, certains de renommée internationale. Ainsi le compositeur et plasticien français, Céleste Boursier-Mougenot, qui représenta la France à la Biennale de Venise en 2015 et qui présente ici mémoire : une platine en vinyle revisitée montée sur un socle de lattes de bois calcinées. Ou encore Ange Leccia, qui propose une colonne de boites de bobines de films rouges dans laquelle on peut entendre, en y collant l’oreille, la voix de Brigitte Bardot dans le celèbre « Mépris » de Godard. Le son prend des formes nouvelles, le ressenti auditif s’exprime à travers la plastique. Il s’agit de voir, de regarder, pour mieux écouter. Le jeune artiste Tal Isaac Hadad était bien sûr incontournable dans cette exposition. Il faut mettre le casque pour entendre la musique du souffle de deux chanteurs lyriques que l’on peut, en même temps, observer sur l’écran d’un iPad. Le décor de la galerie qui accompagne ces œuvres est volontairement sobre et dépouillé, presque silencieux, pour mieux saisir l’essence et la consistance du son.

 

« Partition du silence » jusqu’au 17 décembre 2016, Galerie Anne-Sarah Bénichou (45 rue Chapon 75003 Paris)

galerie@annesarahbenichou.com

www.annesarahbenichou.com

Un Juif, musulman…par solidarité !

par Paule-Henriette Lévy

 

L’onde de choc provoquée par l’élection de Donald Trump n’en finit pas de s’étendre avec son cortège de rumeurs. La dernière en date, info ou intox, la volonté du président américain élu, d’établir un registre recensant les musulmans aux Etats Unis. Plus qu’une rumeur d’ailleurs…. « Absolument » avait-il répondu en novembre 2015, à journaliste de MSNBC qui lui demandait s’il était prêt à ordonner la mise en place « d’un système de base de données pour suivre les musulmans  dans le pays », s’il était élu. Si l’équipe de communicants de Donald Trump a procédé à un retropédalage en règle, affirmant que non, au grand jamais, le président élu n’avait jamais rien imaginé de pareil….ses supporters eux ont enfoncé le clou sur Fox News. Dans ce flou artistique, habillement entretenu, Jonathan Greenblatt, le président de l’organisation Anti-Defamation League qui lutte contre racisme, antisémitisme et intolérance a déclaré à l’Agence France Presse : «  En tant que communauté juive, nous savons ce qui se passe » avec ce type de mesures. « Nous pouvons nous en souvenir. Nous avons des souvenirs douloureux de l’époque où nous étions identifiés, enregistrés et étiqueté. (…) Je m’inscrirais comme musulman si Trump crée une base de données, à cause de ma foi juive, en raison de mon engagement envers nos valeurs américaines fondamentales… » C’est dit !

Exposition « Arnold Schoenberg* – peindre l’âme » au mahJ 

Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, 28 septembre 2016–29 janvier 2017

 

par Bruno Fraitag

 

Le mahJ a la bonne idée de proposer une exposition sur Arnold Schoenberg (1874 – 1951), en privilégiant autant l’artiste peintre que le compositeur. Car à l’instar de Félix Mendelssohn, Arnold Schoenberg était aussi à l’aise face à une toile que sur du papier à musique.

Ami proche de Kandinsky, qui admirait les aspirations du musicien à renouveler le langage musical, Schoenberg, autodidacte de talent, croisa aussi Oskar Kokoschka et Egon Schiele, et se joignit au mouvement Blaue Reiter (chevalier bleu) des années 1910. Il se lia surtout au peintre autrichien Richard Gerstl, à tel point que celui-ci… devint l’amant de sa femme, Mathilde, et finit par se suicider.

Auteur d’un grand nombre de portraits et d’autoportraits dont beaucoup sont présentés au mahJ (cf. le portrait de Mathilde), Schoenberg peignit aussi des scènes et paysages parfois troublants, comme cet « Enterrement de Gustav Mahler ». Ce n’est qu’après 1912 que Schoenberg décida de se consacrer exclusivement à la musique.

Après une période qui donna lieu à des œuvres postromantiques dont le chef-d’œuvre est indéniablement la Nuit transfigurée (1899), Schoenberg ressentit le besoin de transformer radicalement le langage musical, afin de s’affranchir de la tonalité et de ses règles harmoniques, qu’il percevait comme un insupportable carcan. C’est ainsi qu’il développa un système dans lequel les 12 notes (c’est-à-dire les 7 notes de la gamme et leurs 5 demi-tons) étaient totalement indépendantes les unes des autres, contrairement au système tonal reposant (schématiquement) sur une tonique (par exemple do), sa dominante (sol), sa sous-dominante (fa) et sa sensible (si). Dans le dodécaphonisme de Schoenberg, les 12 notes sont toutes employées, sans hiérarchie, avec des valeurs plus ou moins longues, puis réemployées, avec de multiples transformations. Cette écriture atonale (sans tonalité) conduisit à la notion de série et donc à la musique sérielle, qui connut un grand développement au XXe siècle.

En dehors de Schoenberg lui-même, les compositeurs les plus représentatifs de cette écriture furent ses élèves viennois Alban Berg et Anton Webern, Karlheinz Stockhausen en Allemagne ou Pierre Boulez en France. Stravinsky s’y est temporairement essayé. D’autres comme Dimitri Chostakovitch ou Henri Dutilleux, tout en écrivant une musique tout aussi « moderne », s’y sont refusés. Actuellement, on écrit toujours de la musique atonale, mais plus guère de musique sérielle, beaucoup de compositeurs percevant ses règles comme aussi contraignantes que celle de la tonalité.

Schoenberg est né au sein d’une famille juive. Il s’est converti au protestantisme dans sa jeunesse, comme tant d’autres Viennois de l’époque (notamment Gustav Malher). Comprenant tôt les menaces de la montée de l’antisémitisme en Allemagne et en Autriche, Schoenberg quitta Vienne pour Paris en 1933. C’est à Copernic qu’il fit son retour au judaïsme, dont témoigne un émouvant certificat rédigé par le rabbin Louis-Germain Lévy (rabbin de Copernic depuis sa fondation en 1907), en présence de Marc Chagall et du Dr. Marianoff (gendre d’Einstein) comme témoins. Juif idéaliste (mais peut-être peu réaliste), il rédigea en 1939, depuis Los Angeles où il résidait, une « proposition du peuple juif à l’Allemagne », qui eut le succès que l’on sait…

Ses compositions inspirées par le judaïsme comprennent notamment un Kol Nidré (commande de la communauté juive de Los Angeles en 1938) qui marque un certain retour à la tonalité, son Survivant de Varsovie et bien sûr son opéra inachevé Moïse et Aaron (représenté l’année dernière à l’Opéra de Paris). S’il fallait choisir une seule œuvre parmi la production d’Arnold Schonberg, on retiendrait toutefois sans doute la Nuit Transfigurée, sublime sextuor à cordes d’après un poème éponyme de Richard Dehmel. Schoenberg produisit sur commande deux transcriptions de cette œuvre, l’une pour orchestre à cordes, l’autre pour orchestre symphonique, mais c’est bien la version originale pour sextuor à cordes qui reste la plus émouvante. C’est sous cette forme que l’œuvre (précédée par une lecture du poème) a été donnée à Copernic en 2008, pour le 75e anniversaire du retour de Schoenberg au judaïsme, dans une version due à 6 musiciens de l’Opéra de Paris**, l’une des plus belles jamais entendues. https://vimeo.com/189449916

Le mahJ ayant prévu des conférences et concerts en marge de l’exposition, souhaitons le même succès à la version donnée le 30 novembre par six musiciens de l’Orchestre de Paris.

Le mahJ propose sur son site web un remarquable dossier pédagogique sur Schoenberg .

 

*Schoenberg avait lui-même abandonné l’umlaut de l’orthographe Schönberg, que le mahJ a reprise.

**Thibaut Vieux et Stéphane Causse (violons), Diederik Suys et Anne-Aurore Anstett (altos), Martine Bailly et Aurélien Sabouret (violoncelles)